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Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux : Tenir debout dans un récit qui aurait pu la briser

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Il y a des livres qui arrivent après d’autres. Pas pour répéter, mais parce que quelque chose a été ouvert — pis que ça ne peut plus se refermer. C’est exactement ce que fait   Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux   de   Judith Godrèche .   Un récit. Pas un roman. Un texte construit en fragments : photos, lettres, courriels, souvenirs. Quelque chose de décousu, oui — mais comme la mémoire. Comme ce qui revient quand ça veut, pas quand c’est pratique. Et ça, ça fonctionne.   Au centre, il y a cette relation avec   Benoît Jacquot . Elle a 14 ans. Lui, 25 ans de plus. Elle l’appelle « BJ ». Parfois « le maître ». Et elle va vivre avec lui pendant cinq ans.   Déjà là, ça devrait sonner des cloches. Mais non. Parce que le récit qu’on nous a servi longtemps, c’est celui d’une histoire d’amour. Consentie. Presque romantisée. Ce livre-là, il vient faire éclater ça.   Godrèche met en face deux versions : celle de l’homme, et la sienne. El...

Ces femmes-là

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Un polar qui n’en est pas vraiment un. Et ça, j’ai aimé ça. On est à South L.A., à Los Angeles. Des prostituées assassinées, la gorge tranchée, la tête dans un sac en plastique. Treize à la fin des années 1990. Puis le tueur revient en 2014. Classique? Oui. Sauf que non. Ivy Pochoda déplace complètement la focale. Le tueur, on s’en fout presque. Ce qui compte, ce sont elles. Dorian, qui nourrit les filles de son quartier à son stand de poisson frit pendant que sa propre fille fait partie des mortes. Julianna, pleine d’énergie, qui aurait pu être photographe, qui fait semblant de gérer pendant que tout s’écroule. Marella, Feelia, Anneke. Et Essie Perry, la détective latina – appelée Blanche – rabaissée par ses collègues, la seule qui voit le pattern, la seule qu’on n’écoute pas. Évidemment. C’est un roman profondément féministe. Ces femmes-là, Pochoda ne les idéalise pas. Ce ne sont pas des saintes. Elles se mentent, elles s’abîment, elles survivent comme elles peuvent. Et c’est ça qui ...

À la chaîne, d'Eli Cranor

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Direction l’Arkansas, dans une usine où les poulets défilent à une vitesse folle, pis où les humains essaient de suivre. C’est là qu’on rencontre Edwin et Gaby, venus chercher un avenir meilleur — même si, disons-le, le fameux rêve américain a ici des airs de mirage pas mal rough. Mais ce qui fait que   À la chaîne   fonctionne aussi bien, c’est la plume de   Eli Cranor . C’est vif, incarné, super visuel. Tu sens presque le froid de l’usine, la fatigue dans les bras, la répétition qui use — sans que ça devienne lourd. Au contraire, ça rend la lecture hyper immersive.   Là où le roman prend encore plus d’ampleur, c’est dans le contraste entre les deux mondes. D’un côté, Edwin et Gaby, qui tiennent à bout de bras leur quotidien. De l’autre, le directeur pis sa femme, Mimi, dans une réalité complètement différente. Deux univers séparés par quelques mètres… mais tout un gouffre. Ça, Cranor le montre avec finesse, sans tomber dans le cliché.   Autre point fort : les ...

Hystérie collective : Quand l’égalité devient une obsession qui dérape

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Résumé de l'éditeur :  «États-Unis, 2011. Le mouvement pour la Parité mentale est toutpuissant. Les Américains l’ont bien intégré : il n’y a pas d’inégalité intellectuelle, tout le monde est Intelligent. Plus de tests, plus de notes, plus d’examens, et les entretiens d’embauche sont strictement encadrés. Professeure à l’université, Pearson assiste, impuissante, à l’inexorable nivellement par le bas de ses étudiants, tout comme elle enrage de voir ses propres enfants être découragés dès le primaire. Heureusement, il lui reste sa meilleure amie Emory pour évoquer ce sujet désormais socialement tabou. Les deux femmes se connaissent depuis l’adolescence, la confiance entre elles est totale. Ou du moins Pearson le croyait-elle...» Je savais dans quoi je m’embarquais en ouvrant   Hystérie collective   de   Lionel Shriver . Une satire, oui. Mais surtout une uchronie : un monde qui bifurque à partir d’une idée — ici, la Parité mentale, ce principe selon lequel tous les êtres...

À propos de Nora

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Dès les premières pages, tu comprends assez vite dans quel type de récit t’embarques. Pas un thriller qui roule à toute allure, mais un   slow, slow burn   — un suspense psychologique et juridique qui prend son temps, et qui mise surtout sur les tensions, les relations et les zones grises, plus que sur les rebondissements.   L’écriture, elle, est somme toute efficace. Fluide, accessible, ça se lit tout seul. Je me suis laissée porter sans effort. Il y a une belle attention aux émotions, aux dynamiques entre les protagonistes, qui, pour leur part, sont d’ailleurs   complexes, nuancés, profondément humains . On sent que l’autrice cherche à comprendre ses personnages, pas à les juger — pis ça, ça marche.   J’ai aussi trouvé intéressant le regard posé sur le système judiciaire, surtout envers les mineurs. Sérieux, c’est affligeant de constater qu’aux États-Unis, des jeunes peuvent être jugés comme des adultes, même à 13 ans. Ça ajoute une couche de réflexion qui don...

Au bout de notre sang : et si la vraie question n’était pas la ménopause?

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Vieillir comme femme, ce n’est pas seulement une affaire d’hormones. C’est aussi une histoire de regard. De place qu’on nous accorde — ou qu’on nous retire. Et de tout ce qu’on a porté pendant des années. Le collectif  Au bout de notre sang : malmenées, maltraitées, ménopausées , publié chez Hamac, rassemble une série de textes d’autrices qui réfléchissent à la ménopause. Mais très vite, on comprend que le livre parle d’autre chose aussi :  du vieillissement des femmes dans une société qui valorise surtout leur jeunesse et leur désirabilité . Le recueil est riche parce que les expériences sont multiples. Les textes sont très différents dans le ton comme dans la forme : certains sont introspectifs, d’autres plus revendicateurs, parfois cyniques, parfois lumineux. Comme dans tout collectif, certains m’ont davantage marquée.  Celui de Anne Peyrouse apporte une touche d’humour que j’ai bien aimé. «Je ris je glousse je tousse j'atchoume je saute je fais des squa...

Les cennes noires d'Akena Okoko

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Akena Okoko, mieux connu sous le nom de KNLO, membre d’Alaclair Ensemble, signe ici un texte qui respire la poésie du quotidien.   Fils d’un père congolais (RDC, zaïrois), il remonte le fil de ses jobs comme on fait l’inventaire d’une vie en chantier : assistant camelot avec ses frères, entraîneur de soccer, plongeur, préposé au sandwich chez Subway, soldat de réserve dans les Forces armées, ouvrier à l’usine de Crocs, cobaye pour des études cliniques, fleuriste, caissier de dépanneur, entraîneur de basket, videur de truck au casino, déménageur, employé de construction et j’en passe. La vie d’artiste, c’est souvent ça : être polyvalent, débrouillard, accepter que la création se faufile entre deux quarts de travail. Mais le livre ne parle pas seulement de précarité. Il parle de valeurs. De persévérance, d’efforts, d’appartenance. De ce qui compte vraiment quand le chèque est encaissé et que la fatigue reste.   Il y a quelque chose de profondément beau dans sa faç...