Boucher de Joyce Carol Oates : Quand la science devient un alibi à la violence envers les femmes

Boucher 
de Joyce Carol Oates s’appuie sur une figure historique bien réelle : le Dr Silas Weir Mitchell, autoproclamé « père de la gyno-psychiatrie » au XIXᵉ siècle. Dès les premières pages, je suis plongée dans un univers où la médecine, loin de soigner, sert surtout d’outil de domination, d’expérimentation et de brutalité — particulièrement envers les femmes jugées « indociles ».
 
Rien, dans ce que je lis, ne me choque au sens strict. Ces pratiques, je les ai apprises durant mes études en sexologie à l’université. Mais savoir que ça a existé n’empêche pas le malaise. La lecture n’est pas toujours facile. C’est même pénible par moments — et je crois que c’est voulu. C’est du Joyce Carol Oates, après tout : une écriture qui insiste, qui répète, qui enfonce le clou jusqu’à l’inconfort.
 
Le discours médical de l’époque est particulièrement éloquent quant à la perception du corps féminin. Les organes génitaux des femmes sont qualifiés de « répugnants », « infernaux », systématiquement « enflammés », sans qu’on ne sache jamais très bien ce que cela signifie réellement. Rougeur? Infection? Suppuration? Peu importe. Le flou scientifique devient un prétexte à l’intervention, à la répétition des opérations — parfois une dizaine sur une même patiente — et à la justification de l’injustifiable.
 
L’écriture de Joyce Carol Oates est clinique, précise, parfois presque sèche. Elle ne cherche pas à atténuer la violence de ce qu’elle décrit, ni à ménager son lectorat. Les scènes s’accumulent, les gestes se répètent, et cette insistance devient étouffante. Mais c’est précisément là que le texte est efficace : il nous place dans une position d’endurance, à l’image des femmes qu’il met en scène.
 
Silas Weir est un personnage profondément dérangeant. Imbu de sa personne, persuadé d’être un élu de Dieu, il nie les accusations portées contre lui tout en les confirmant presque aussitôt, à force de justifications tordues. Il semble incapable de voir ses propres contradictions. À plusieurs moments, il m’a fait penser à un personnage de Molière — un Bourgeois gentilhomme ou un Avare — sans l’aspect comique : un homme tragiquement ridicule, dont le grotesque devient franchement pitoyable.

« Comme l'ont montré des travaux récents, la poursuite d'études prétendues « supérieures » par les femmes blanches met en péril le débit de sang de l'utérus au cerveau, le multipliant par dix; ce genre d'activité risque donc de racornir les ovaires de la femme et de l'empêcher d'accomplir ses devoirs de mère; dans ces conditions, on avait un urgent besoin d'expériences rigoureusement contrôlées dans ce domaine physiologique. »
 
Le roman montre aussi très bien comment les femmes internées sont pathologisées pour leur simple refus d’obéir. Elles sont dites « querelleuses », « émotives », « imprévisibles ». En clair : rebelles, donc à contrôler. On assiste à une médicalisation de la désobéissance féminine, maquillée en progrès scientifique.
 
Sur le plan narratif, ça peut sembler long par moments. L’insistance sur les procédures, la répétition des violences et l’obsession du personnage sont parfois difficiles à traverser. Mais cette lourdeur fait partie intégrante de l’expérience de lecture : elle donne à ressentir l’enfermement, la stagnation et l’impunité qui définissent ce système.
 
J’ai trouvé que c’était une très bonne lecture, puissante et nécessaire, mais clairement pas pour les cœurs sensibles. Joyce Carol Oates y déploie une écriture exigeante, implacable, qui refuse le confort et force la confrontation. C’est dérangeant, révoltant. Le reflet d’une époque et de croyances qu’on ne veut pas voir revenir.

Merci à Interforum Canada et aux Éditions Philippe Rey pour le service de presse1

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