Évidemment Martha : Flou, malaise et lucidité
J’ai découvert ce roman à Noël 2023, dans un paquet surprise commandé à la librairie Exèdre de Trois-Rivières. Le thème ? « À (ne pas) lire en pleine crise existentielle ». Autant dire que le choix était parfaitement calibré. Dès les premières pages, le livre nous entraîne dans une zone de malaise psychologique assumé, sans jamais chercher à rendre l’expérience confortable ou rassurante. L’humour est là, parfois discret, un peu sec, sarcastique — plus pour accentuer le malaise, plutôt que pour l’alléger. Pour souligner l’absurdité de certaines situations aussi.
On fait la connaissance de Martha à travers un cadre familial déjà fragile : une mère sculptrice alcoolique, un père qui travaille sur un recueil de poèmes depuis 50 ans. Ce ne sont pas des parents totalement absents, mais pas vraiment solides non plus. Ils sont là, en surface, sans offrir de véritable stabilité émotionnelle. Rien de très dramatique, mais assez bancal pour laisser des traces.
La santé mentale est au cœur du roman, mais de manière inégale. Le premier tiers est fortement marqué par ce que Martha elle-même identifie comme une dépression. Puis, entre environ la page 120 et la page 200, cette dimension s’efface presque complètement, avant de revenir dans la dernière partie. Cette structure donne une impression de flottement, comme si la maladie devenait intermittente, insaisissable — ce qui reflète peut-être assez bien la confusion vécue par Martha elle-même.
C’est d’ailleurs ce flou qui m’a le plus déstabilisée. Je n’ai pas détesté le roman, loin de là, mais il m’a manqué une forme de clarté : sur ce dont souffre réellement Martha. Elle croit vivre une dépression, mais les symptômes décrits ne correspondent jamais tout à fait. L’autrice choisit de ne jamais nommer la maladie et précise même, en fin de roman, que ce qui est dépeint ne colle à aucun trouble mental officiellement reconnu. Je comprends l’intention derrière ce choix : éviter l’étiquette clinique, mettre l’accent sur le mal-être plutôt que sur le diagnostic, montrer comment une souffrance psychique peut contaminer le travail, les relations, l’identité, les projections d’avenir. Sur le plan théorique, c’est intéressant. Mais à la longue, ce flou finit par créer une distance. Comme lectrice, je me suis souvent sentie en quête de repères qui ne venaient jamais. Notamment, parce que les symptômes décrits par l’autrice ont été pigés dans plusieurs maladies mentales, et ayant fait un peu de psychopatho à l’université, j’essayais de déterminer ce qui l’affectait et ce détail m’a chicoté tout le long.
Je dois avouer que j’ai été un peu contrariée par la mre. Je ne peux dire pourquoi pour ne pas divulgâcher. De son côté, Martha enchaîne les emplois sans jamais réussir à s’ancrer. On peut y voir un symptôme de son mal-être, mais cette errance contribue aussi à une impression de stagnation narrative (voulue).
Cela dit, Martha est bien entourée : un père, une sœur, un ami qui lui prête un appartement à Paris pendant quatre ans, une tante qui soutient financièrement la famille. Cette présence constante de soutien peut pour certains s’inscrire en contraste avec la persistance de sa souffrance. Cependant, cela rappelle une réalité essentielle en santé mentale : être entourée ne protège pas de la maladie ni ne suffit à la faire disparaître.
Au fur et à mesure de ma lecture, je me suis malgré tout attachée à Martha, même si elle m’a d’abord semblé rébarbative. Ce rapprochement progressif fait écho à quelque chose de très humain : certaines personnes deviennent plus accessibles avec le temps, ou lorsque leur état se stabilise, parfois grâce à une médication adéquate.
L’écriture de Mason est sobre, intelligente. La construction du roman — avec ses phases plus denses, puis ses zones de creux — participe à l’expérience de lecture. Elle peut donner une impression de flottement, mais elle traduit aussi une réalité psychique : l’irrégularité, l’impression de stagner, les périodes où « il ne se passe rien » alors que tout est pourtant lourd.
J’apprécie la volonté de représenter un mal-être sans contours nets, de faire ressentir au lectorat l’inconfort lié à des symptômes qui ne cadrent pas avec les catégories connues. De ce point de vue, le livre réussit : on expérimente une confusion semblable à celle de Martha.
Bien que certains éléments ne m’ont pas totalement convaincue, il m’a entre autres forcée à réfléchir à notre besoin — presque viscéral — de comprendre, de nommer et de structurer la souffrance psychologique, même quand celle-ci refuse obstinément de se laisser définir. C’est donc inconfortable, mais réflexive que j’ai refermé ce bouquin.

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