Au bout de notre sang : et si la vraie question n’était pas la ménopause?

Vieillir comme femme, ce n’est pas seulement une affaire d’hormones.

C’est aussi une histoire de regard.
De place qu’on nous accorde — ou qu’on nous retire.
Et de tout ce qu’on a porté pendant des années.

Le collectif Au bout de notre sang : malmenées, maltraitées, ménopausées, publié chez Hamac, rassemble une série de textes d’autrices qui réfléchissent à la ménopause. Mais très vite, on comprend que le livre parle d’autre chose aussi : du vieillissement des femmes dans une société qui valorise surtout leur jeunesse et leur désirabilité.

Le recueil est riche parce que les expériences sont multiples. Les textes sont très différents dans le ton comme dans la forme : certains sont introspectifs, d’autres plus revendicateurs, parfois cyniques, parfois lumineux.

Comme dans tout collectif, certains m’ont davantage marquée. Celui de Anne Peyrouse apporte une touche d’humour que j’ai bien aimé.


«Je ris je glousse je tousse j'atchoume je saute je fais des squats des jumping jacks je mouche j'ai le hoquet et un fou rire je porte du poids Moka tire soudainement sur sa laisse on joue chacune de notre bord à donne la corde et on se bardasse toutoune et moi je me retiens je serre la vessie il me chatouille il me glisse un deux trois doigts j'ai envie de jouir ou d'uriner je sursaute je dérape sur la glace et m'étale je mouille ma culotte.

Après les menstruations, y'a encore autre chose!

J'avais pas lu la notice en bas de page, en caractères minuscules... Belle grosse et longue arnaque!

(Je milite pour la gratuité des protections hygiéniques.) » anne peyrouse


Le texte de Anita Anand m’a davantage interpellée. Elle revendique le droit de vieillir et questionne cette idée que les femmes deviendraient invisibles avec l’âge. 

Un des textes marquants du recueil est celui de Pascale Cormier, femme trans ayant effectué sa transition hormonale à 58 ans. Son texte ouvre une perspective différente et très forte sur la question du corps des femmes vieillissantes.

Un leitmotiv revient souvent dans le recueil : ne plus se taire.

On le sent particulièrement dans le texte de Ching Selao, traversé par la colère et la frustration. Elle explique qu’elle ne se voit pas parler de ménopause sans d’abord parler de l’invisibilité des femmes asiatiques. Pour elle, la réflexion sur la ménopause arrive presque trop tôt, alors que la place des femmes asiatiques dans l’espace public reste encore largement impensée. C’est un texte très puissant.

Plusieurs autres contributions m’ont aussi marquée :

  • Marie-Célie Agnant revient sur la violence gynécologique, notamment la stérilisation forcée qu’elle a subie à 13 ans — un texte révoltant;
  • Marie-Ève Sévigny rappelle le désintérêt historique de la science pour les enjeux de santé des femmes;
  • Catherine Mavrikakis évoque une ménopause qui permet enfin de vivre sa véritable identité;
  • Monique Régimbald-Zeiber signe un texte presque poétique sur la liberté de ne plus être objet de désir;
  • Yara El-Ghadban raconte une belle histoire de renaissance.

Un thème revient pourtant dans plusieurs textes : la pression d’être désirable.

Plusieurs autrices décrivent la ménopause comme un moment où elles peuvent enfin souffler. Ne plus avoir à se conformer aux attentes, ne plus devoir séduire, ne plus maintenir certains artifices.

Et c’est là que je me suis mise à réfléchir. Pourquoi faudrait-il attendre la ménopause pour s’affranchir de ce dictat? Pourquoi la liberté arriverait-elle seulement au moment où la société cesse de considérer les femmes comme désirables? Et doit-on vraiment tout abandonner?

Je dis ceci sans jugement : e pomponner, prendre soin de soi, se sentir belle ou sensuelle, si on en a envie… tout cela peut aussi exister pour soi, sans nécessairement passer par le regard des autres. 

Alors pourquoi ce regard — souvent masculin — semble-t-il encore si central? 

Parce qu’on évolue dans des milieux où la visibilité des femmes passe encore par là?
Parce que c’est parfois une des seules façons d’être reconnue dans l’espace public?

Le collectif ne répond pas à ces questions. Mais il a au moins le mérite de les faire surgir.

Comme dans tout recueil, certains textes frappent fort, d’autres passent plus vite. Mais l’ensemble reste riche et ouvre une réflexion intéressante sur le corps, la vieillesse et la place des femmes.

Et j’avoue que ce livre m’a aussi forcée à une petite remise en question personnelle.

Je voudrais m’excuser à toutes les Denise, Ginette et Pierrette que j’ai croisées durant mon adulescence. À l’époque, je jugeais vos bedons et vos p’tites cannes (jambes). Ben cibole! Je ne savais pas encore qu’à la préménopause, le gras allait presque tout migrer vers le ventre pendant que la masse musculaire des jambes et des fesses fond tranquillement. Je suis sincèrement désolée, mesdames.

Comme quoi le corps des femmes est jugé toute leur vie.

Et pas seulement par les hommes.

 

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