Effacement
Alors, Monk, écrivain exigeant et cérébral, fait le pire (ou le plus brillant ?) move possible : il écrit une parodie caricaturale de roman « ghetto » pour l’argent. Pas par militantisme. Pas pour dénoncer frontalement. Pour vendre. Et ça marche. Là-dedans, le code switching devient central. L’effacement aussi. Effacer sa complexité pour fitter dans ce que le marché blanc attend. Performer une identité simplifiée, digeste, monnayable. C’est brutal, mais souvent très drôle. L’exagération sert de bouclier : on rit… et le message passe pareil. Moi, j’ai ri au moins deux fois. Et ça remue.
Le cœur du roman est dans la satire féroce de ce que le public blanc veut consommer comme « authentique » expérience afro-américaine. Astie que c’est convenu. Plein de préjugés recyclés. Et pourtant, ça passe pour du grand réalisme. Les Blancs applaudissent, s’émeuvent, se trouvent ouverts d’esprit. Everett se fout carrément de la gueule de cette gauche blanche bien intentionnée qui veut paraître inclusive, qui applaudit fort sans voir qu’elle consomme des stéréotypes. Il écorche aussi le milieu littéraire au passage. C’est grinçant, succulent !
Même les scies que Monk décrits en travaillant le bois — qui me gossaient au début — finissent par prendre sens. Elles ne sont pas anodines. Elles coupent, tranchent, façonnent. Comme le racisme. Comme le marché littéraire ou artistique dans son ensemble. Elles deviennent métaphore de la violence systémique, de l’effacement de soi, du contrôle fragile qu’on tente de garder quand tout menace de déraper.
Les références aux autres auteurs et artistes jouent le même rôle : miroir, contrepoint, rappel constant de la place qu’on occupe (ou qu’on nous refuse) dans l’histoire littéraire. Ce n’est pas décoratif. C’est une réflexion sur qui a le droit à la complexité, et qui doit rester dans la case.
Par contre, la traduction… ouf. À certains moments, c’est pas ça pantoute. Il y a des blagues qui tombent à plat — « Ramer contre Smouiller » pour Roe vs Wade, sérieux ?
Au fond, Effacement, c’est un roman sur le compromis. Sur ce qu’on est prêt à sacrifier pour la reconnaissance, pour l’argent, pour exister publiquement. Monk s’était promis de ne jamais compromettre son art. Et il le fait. On some level, on se vend tous un peu à un moment donné.
Tu ne sais pas toujours où ça s’en va, surtout au début. C’est opaque. Mais don’t DNF. Parce que derrière la satire et le chaos, Everett te tend un miroir pas toujours flatteur. Et ça confronte solide.
« C'était la saison de l'éditeur absentéiste ou paresseux. Beaucoup des romans présentés étaient d'une longueur injustifiée. Six faisaient plus de neuf cents pages, douze dépassaient les sept cents et pas un qui n'eût pu faire un bon roman de quatre cents, eussent-ils bénéficié d'un tant soit peu d'attention de la part de l'éditeur. L'un des romans les plus denses était d'un auteur connu pour cette qualité, et qui vivait en reclus.Un autre, remarquable par sa minceur, d'une facture soignée, était d'un auteur à la réputation étonnamment bien établie. Sinon, un recueil de nouvelles posthumes, une batterie de premiers romans sur la violence paternelle et l'alcoolisme maternel (et vice versa), une nouvelle tentative effroyablement vieux jeu de roman académique, fruit d'un auteur de qualité médiocre, vingt-huit romans familiaux de l'Amérique moyenne, du style qui-aura-la-garde-des-enfants ?, quarante romans initiatiques, trente-cinq romans catégorie vie-refaite-après-mariage-raté, trente polars, quarante romans soi-disant d'aventures et six romans à la oui-on-est-chrétiens-et-alors-on-n'a-pas-le-droit? Dans l'ensemble, les titres retinrent mon attention plus que. »
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