Hystérie collective : Quand l’égalité devient une obsession qui dérape
Heureusement, il lui reste sa meilleure amie Emory pour évoquer ce sujet désormais socialement tabou. Les deux femmes se connaissent depuis l’adolescence, la confiance entre elles est totale. Ou du moins
Pearson le croyait-elle...»
Mais Shriver, fidèle à elle-même, pousse le concept jusqu’à l’absurde. Et c’est là que ça devient intéressant… et franchement irritant par moments.
La narratrice, Pearson Converse, est un cas en soi. Élevée chez les Témoins de Jéhovah, elle porte en elle une méfiance profonde envers le conformisme — mais aussi, paradoxalement, une obsession de la hiérarchie intellectuelle. Elle veut se distinguer, comprendre qui est « meilleur », même si elle reconnaît ne pas être elle-même particulièrement brillante.
Ce qui ressort, c’est une personnalité construite dans l’opposition. Elle le dit elle-même : le rejet est au cœur de qui elle est. Et ça paraît. Pearson est constamment en réaction — contre les autres, contre les idées dominantes, contre le monde. À la longue, ça devient étouffant. Pas parce que ses arguments sont toujours mauvais, mais parce qu’elle semble incapable de sortir de ce réflexe-là.
Et c’est là que le roman fait quelque chose d’assez fort : il ne nous donne jamais de point d’ancrage confortable. Pearson n’est pas particulièrement sympathique. Emory — avec qui elle entretient une relation troublante — ne l’est pas davantage. On est coincé dans un univers où même les personnages deviennent difficiles à tolérer.
Pendant ce temps, la société autour d’eux glisse lentement. Au nom de l’égalité intellectuelle, on abolit les critères de compétence. Plus d’examens, plus d’évaluation, plus de hiérarchie. Résultat : une uniformisation vers le milieu, voire vers le bas. La qualité des produits devient aléatoire, celle des services aussi. Les mots eux-mêmes sont surveillés, modifiés, édulcorés pour éviter toute hiérarchisation implicite.
Shriver pousse la logique jusqu’à l’absurde linguistique — et ça, ça m’a autant fait sourire que lever les yeux au ciel. Parce que oui, c’est efficace comme satire.
C’est d’ailleurs un des éléments qui m’a fait décrocher par moments. La montée vers le point de bascule est longue, parfois trop. On reste longtemps dans la tête de Pearson, dans ses obsessions, dans son irritation constante. À mi-parcours, je me suis demandé où on s’en allait — et surtout, si ça allait finir par me surprendre.
Le saut dans le temps vient brasser les cartes, mais donne aussi une impression étrange : comme si le roman avait pris tout son temps pour installer son idée… avant d’accélérer d’un coup pour en montrer les conséquences.
Malgré ça, il y a quelque chose qui fonctionne. Parce que derrière l’exagération, derrière la caricature, il y a une vraie réflexion sur notre rapport à l’égalité, au mérite, à l’intelligence. Jusqu’où peut-on vouloir gommer les différences sans perdre quelque chose d’essentiel? Et surtout : qu’est-ce que ça dit de nous quand on devient obsédé par ces questions-là? Parce que Pearson, au fond, est peut-être aussi extrême que le système qu’elle critique. Son besoin de hiérarchiser, de classer, de distinguer… finit par ressembler à une autre forme de rigidité. Et c’est probablement là que le roman frappe le plus juste. Pas dans sa démonstration sociale, parfois lourde. Mais dans cette idée simple et dérangeante : les extrêmes finissent toujours par se rejoindre, quelque part.
Hystérie collective est une lecture qui m’a fait réagir — parfois avec intérêt, parfois avec impatience. Une satire qui mord, mais qui s’étire un peu trop. Une uchronie qui soulève des questions pertinentes, même si le développement de certaines idées aurait gagné à être resserré.
Bref, un roman qui dérange, qui saisit… mais qui m’a un peu perdu au milieu, pour me retrouver et démontrer son postulat.
Merci à Belfond Éditeur et Interforum Canada pour le service de presse.
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