Ces femmes-là
Un polar qui n’en est pas vraiment un. Et ça, j’ai aimé ça.
On est à South L.A., à Los Angeles. Des prostituées assassinées, la gorge tranchée, la tête dans un sac en plastique. Treize à la fin des années 1990. Puis le tueur revient en 2014. Classique? Oui. Sauf que non.
Ivy Pochoda déplace complètement la focale. Le tueur, on s’en fout presque. Ce qui compte, ce sont elles. Dorian, qui nourrit les filles de son quartier à son stand de poisson frit pendant que sa propre fille fait partie des mortes. Julianna, pleine d’énergie, qui aurait pu être photographe, qui fait semblant de gérer pendant que tout s’écroule. Marella, Feelia, Anneke. Et Essie Perry, la détective latina – appelée Blanche – rabaissée par ses collègues, la seule qui voit le pattern, la seule qu’on n’écoute pas. Évidemment.
C’est un roman profondément féministe. Ces femmes-là, Pochoda ne les idéalise pas. Ce ne sont pas des saintes. Elles se mentent, elles s’abîment, elles survivent comme elles peuvent. Et c’est ça qui est fort. Elle ne s’attarde pas aux corps : elle capte les gestes, les regards, les silences. Ça pulse. Ça vit.
Mais.
J’ai trouvé ça inégal.
La partie d’Essie m’a moins accrochée. Son regard d’observatrice — presque voyeur — m’a laissée perplexe. On se demande ce qu’elle cherche exactement. Est-ce qu’elle profile? Est-ce qu’elle se projette? Est-ce qu’on va comprendre? Par moments, j’avais l’impression que ça partait un peu dans tous les sens. Que certains fils restaient lousses. Et ça m’a fait décrocher par moment.
Cela dit, l’atmosphère est béton. Les incendies dans les collines, les coulées de boue, la menace du tremblement de terre, la montée des eaux — Los Angeles semble damnée, comme si la ville elle-même refusait de tenir debout. Racisme systémique, mépris des autorités, indifférence crasse devant les femmes pauvres et racisées. La violence n’est pas juste celle du tueur. Elle est partout. Institutionnelle. Ordinaire. Systémique.
Ce que j’ai vraiment aimé, c’est cette sororité fragile. Ces femmes laissées pour compte, que personne ne protège, qui restent des proies pour des hommes violents — et pour un système qui s’en lave les mains. Pochoda leur redonne une voix. Et ça, c’est puissant.
Ce n’est pas un thriller haletant au sens classique. C’est un roman social, politique, polyphonique. Par moments brillant. Par moments un peu décousu. Mais habité.
Et même quand ça accroche, même quand ça me gosse dans sa structure, je ne peux pas lui enlever ça : il est vivant. À fleur de peau. Il refuse de détourner le regard.
Ça, je respecte ça.
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