Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux : Tenir debout dans un récit qui aurait pu la briser
Il y a des livres qui arrivent après d’autres. Pas pour répéter, mais parce que quelque chose a été ouvert — pis que ça ne peut plus se refermer. C’est exactement ce que fait Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux de Judith Godrèche.
Un récit. Pas un roman. Un texte construit en fragments : photos, lettres, courriels, souvenirs. Quelque chose de décousu, oui — mais comme la mémoire. Comme ce qui revient quand ça veut, pas quand c’est pratique. Et ça, ça fonctionne.
Au centre, il y a cette relation avec Benoît Jacquot. Elle a 14 ans. Lui, 25 ans de plus. Elle l’appelle « BJ ». Parfois « le maître ». Et elle va vivre avec lui pendant cinq ans.
Déjà là, ça devrait sonner des cloches. Mais non. Parce que le récit qu’on nous a servi longtemps, c’est celui d’une histoire d’amour. Consentie. Presque romantisée. Ce livre-là, il vient faire éclater ça.
Godrèche met en face deux versions : celle de l’homme, et la sienne. Elle sort les lettres. Les traces. Les souvenirs. Pis elle répète, de mille façons différentes, une affaire qui ne devrait même pas être à prouver :
elle était une enfant.
Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux parle aussi de violence physique. D’emprise. De ce glissement constant entre création et domination. Cette idée qui gosse solide : l’art utilisé comme excuse. Comme arme. Comme si créer donnait un droit sur les corps.
Pis il y a tout le reste. Sa mère qui part. Son père qui s’effondre. Deux adultes avalés par leur propre souffrance. Pis elle, au milieu, qui essaie de les tenir en vie. Une enfant laissée à elle-même Une faille béante. Et c’est là que tu comprends comment quelqu’un comme Jacquot a pu s’y engouffrer.
Comme si certains récits ouvraient la porte à d’autres. Mais contrairement à celui-là — ou à Triste tigre — j’ai l’impression que celui de Godrèche a fait moins de bruit.
Pourquoi?
Peut-être parce qu’on s’habitue.
Peut-être parce qu’on est tannés.
Ou peut-être — pis ça, ça me dérange encore plus —
parce qu’elle ne correspond pas à ce qu’on veut voir.
Elle est debout. Elle parle clairement. Elle n’est pas « détruite » de l’extérieur.
Pis on dirait que ça rend son récit plus difficile à recevoir pour certains.
Comme si une victime devait être brisée pour être crédible.
Moi, ce livre-là, je l’ai aimé. Pour son ton. Pour sa retenue. Pour le fait qu’il ne tombe jamais dans le sensationnalisme. C’est éloquent sans être lourd. Accessible sans être simpliste. Ça remue sans forcer. Pis surtout, ça laisse de la place au lecteur. Pas pour douter — mais pour comprendre. C’est pas un livre parfait. C’est un livre nécessaire.
Pis c’est ça l’important.
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