Les fantômes de Shearwater

Lire Les fantômes de ShearwaterWild Dark Shore, c’est entrer dans un territoire où la nature prend toute la place. Pas juste comme décor. Comme présence. Comme menace. Comme mémoire. L’île de Shearwater finit par devenir un personnage à part entière : le vent, le froid, l’humidité, les cris des oiseaux, les fantômes des animaux massacrés qui semblent encore hanter l’endroit. Tout dans l’écriture de Charlotte McConaghy est sensoriel. On sent le sel, le gel, la bouette, les vêtements trempés. Ça crée une ambiance lourde, isolée, presque suffocante par moments.

Le roman repose beaucoup plus sur son atmosphère et sur la psychologie de ses personnages que sur le suspense pur. Pis ça, je pense que c’est important de le dire, parce que le marketing peut presque laisser croire à un thriller. Oui, il y a un mystère. Oui, il y a un secret — « the thing » — qui plane sur le récit. Mais honnêtement, ce n’est pas particulièrement difficile à deviner. Sauf que le livre ne semble pas tant vouloir construire un grand punch que nous garder dans une tension émotionnelle constante. C’est un très gros slow burn. Ça avance lentement, dans le vent, dans les non-dits, dans le poids du passé.
 
La structure narrative est intéressante aussi. Dominic et Rowan prennent directement la parole, Orly raconte les oiseaux et les graines avec une voix presque mythique, alors que Fen et Raff restent longtemps à distance, racontés à la troisième personne. Ça crée une drôle de dynamique où certains personnages nous deviennent immédiatement intimes pendant que d’autres restent opaques. 

Clairement, Rowan est le pilier émotionnel du roman. Ses sections sont plus longues, plus

incarnées, plus centrales. C’est autour d’elle que le récit gravite. Par contre, il y a des moments où la crédibilité physique m’a un peu sortie du livre : elle est blessée, épuisée, en douleur constante, mais continue quand même à faire des hikes, transporter des outils, pelleter, réparer. À certains moments, ça commençait à me gosser parce que le corps humain a des limites, pis le roman les contourne parfois pour maintenir son rythme dramatique.
 
Là où le livre fonctionne vraiment fort, c’est dans le développement psychologique. Les personnages changent. Ils portent du deuil, de la culpabilité, des peurs, des secrets, pis on les voit cheminer dans cet isolement-là. Même quand l’intrigue ralentit, même quand il se passe pas grand-chose, il reste toujours cette tension intérieure entre eux.
 
Pis même si les romans centrés sur la nature et le territoire ne sont pas habituellement mon genre — encore moins maintenant que ma relation au territoire est teintée par la mobilité réduite — j’ai quand même été happée par certains aspects. Toute la réflexion autour des graines, de la conservation, du vivant qu’on tente désespérément de protéger pendant que le monde s’effondre, c’est fascinant. Surtout sachant que le livre s’inspire entre autres des inondations du Svalbard Global Seed Vault en 2016 sur Macquarie Island.
 
Ce n’est pas un roman que je recommanderais à quelqu’un qui cherche un thriller tendu ou rempli de rebondissements. Mais si tu aimes les histoires d’atmosphère, les personnages abîmés, les récits où le territoire avale presque les humains qui l’habitent, tu seras servi.e!

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