Opioïdes et Organes, un roman graphique qui met en lumière en phénomène social récent

Dans son roman graphique Opioïdes et Organes, Arizona O'Neill raconte comment elle a réagi après la mort de son père, décédé d'une surdose de fentanyl. Déclaré en mort cérébrale, il devient rapidement un potentiel donneur d'organes. Encore sous le choc, elle accepte. Des années plus tard, cette décision continue de l'habiter. Était-ce la bonne chose à faire? Pourquoi a-t-elle eu l'impression que, dans ce moment de vulnérabilité extrême, tout allait si vite? 

À partir de ce potentiel sentiment de culpabilité (selon ma perception), l'autrice explore l'histoire de la transplantation, les premiers essais médicaux, les expérimentations sur les humains et les animaux, les dérives éthiques de la médecine et les liens troublants entre la crise des opioïdes et l'augmentation du nombre de dons d'organes. Les parallèles avec Mary Shelley et Frankenstein fonctionnent particulièrement bien. C'est d'ailleurs fascinant de réaliser à quel point Shelley imaginait déjà, au début du XIXᵉ siècle, des questions qui résonnent encore aujourd'hui : l'électricité comme source de vie, les corps réassemblés, les frontières de la science et de l'éthique.

J'ai aussi beaucoup aimé l'univers graphique. Les illustrations, dans une palette de couleurs douces, créent une ambiance introspective et mélancolique. L'humour absurde, parfois franchement étrange, très quirky apporte un peu d'air sans minimiser la tristesse. À certains moments, j'avais presque l'impression de me retrouver dans un Alice au pays des merveilles un peu gothique... avant que l'autrice ne fasse elle-même un clin d'œil à Lewis Carroll. On sent aussi une filiation avec l'univers de sa mère, Heather O'Neill, dont elle hérite visiblement du goût pour le mélange du merveilleux et du macabre.

Si je comprends que l’autrice cherchais à partager son expérience du don des organes d’un proche étant décédé d’une surdose d’opioïdes, j’aurais encore plus apprécié ma lecture si elle avait poussé davantage sa réflexion sur la crise des opioïdes et sur l'industrie du prélèvement d'organes. L'autrice soulève des questions dérangeantes, évoque l'existence d'un système qui dépend, en partie, des morts causées par cette épidémie, mais elle ne creuse pas aussi loin que je l’aurai aimé.

Cela dit, ce n'est pas un essai sur les opioïdes ou sur les dons d'organes. C'est le récit d'une fille qui tente de survivre à une décision impossible. Une œuvre probablement cathartique, écrite autant pour elle-même que pour d'autres enfants qui ont vécu ce genre de deuil brutal. En ce sens, je comprends que certaines réflexions semblent inachevées : elles appartiennent davantage au processus du deuil qu'à une enquête journalistique.

C’est un roman graphique avec un regard singulier, de magnifiques illustrations et de nombreuses questions qu'il laisse en suspens. Il regorge d'idées fascinantes et il m'a donné envie d'aller encore plus loin que ce qu'il proposait. C’est ce qu’on souhaite de la littérature, non? En tout cas moi oui!

Seras-tu tenté.e de le lire? Connaissais-tu Arizona O’Neil?
 
 Merci aux Éditions Alto pour cette lecture!

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